Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Darwin chez les égyptologues

 

 

 

Au début du XXe siècle, la théorie de l'évolution de Darwin doit encore faire ses preuves, surtout en France. C'est alors qu'un naturaliste lyonnais, passionné d'égyptologie, a l'idée de la tester à l'aide des momies animales qu'il a collectées.

 

 

L a momification d'animaux en Égypte remonte au Ier millénaire avant J.-C., dans la période dite du Nouvel Empire. Elle a connu son apogée au cours des derniers siècles avant notre ère . Elle concerna des millions d'animaux appartenant aux espèces les plus diverses.

Nous ne savons pas à quelle date cette pratique fut constatée pour la première fois par les Occidentaux. Cependant, l'intérêt scientifique à l'égard des momies animales remonte au moins à l'expédition de Bonaparte en Égypte. Durant cette dernière, plusieurs spécimens furent recueillis, et Georges Cuvier, Jules-César Savigny et Étienne Geoffroy-Saint-Hilaire en tirèrent parti, afin de publier les premières études sur la question.

 

Momies et évolution

 

Cependant, il faut attendre le début du XXe siècle, 1903 précisément, pour voir apparaître un travail à visée exhaustive sur les momies animales. L'étude en question, publiée en trois tomes sous le titre La Faune momifiée de l'ancienne Égypte, est due à deux naturalistes lyonnais, Louis Lortet et Claude Gaillard . L'un des aspects les plus surprenants de cet ouvrage, notable en cette année de célébrations darwiniennes, est sa tentative de contribution à la théorie de l'évolution.

Nous devons cette rencontre improbable entre l'égyptologie et la théorie évolutionniste à Lortet, dont la carrière scientifique et universitaire fut empreinte d'une indéniable originalité. Médecin, physiologiste, zoologiste, paléontologue, parasitologue, anthropologue et égyptologue, Lortet avait été successivement professeur d'histoire naturelle à l'école de médecine de Lyon, chargé du cours de zoologie à la faculté des sciences, titulaire de la chaire de zoologie de la faculté des sciences et enfin placé à la tête de la chaire d'histoire naturelle de la faculté mixte de médecine et de pharmacie. À partir de 1869, il dirigea également le muséum d'histoire naturelle de Lyon, dont Gaillard était un conservateur.

L'intérêt de Lortet pour la théorie de Darwin s'explique par son environnement scientifique. En effet, il fut membre de plusieurs sociétés savantes, dont la société d'anthropologie de Lyon, qu'il présida, et l'association lyonnaise des amis des sciences naturelles, qu'il fonda en 1872. Les séances de ces académies rassemblaient des médecins, anthropologues, zoologistes, botanistes, géologues... qui confrontaient leurs observations à celles de l'ensemble de la communauté scientifique. Une certaine cohérence fut soulignée, à plusieurs reprises, entre leurs travaux et ceux de Darwin. Cependant, l'acceptation des idées du naturaliste anglais au sein de la sphère scientifique fut aussi laborieuse à Lyon que dans le reste de la France : Lortet manqua même, à deux reprises, se faire expulser de l'université pour avoir cité Darwin.

Entre 1873 et 1880, Lortet fut chargé par le ministre de l'Instruction publique de plusieurs missions scientifiques, d'abord en Grèce et en Syrie, puis en Égypte. Ces missions portaient sur des questions de paléontologie, de zoologie et de parasitologie. Lortet travailla notamment sur la faune du lac de Tibériade, mettant en évidence chez les poissons du genre Chromis le phénomène d'incubation buccale des alevins. Il étudia aussi en Égypte la bilharziose vésicale, une maladie parasitaire due au protozoaire Schistosoma haematobium.

 

Fouilles

 

C'est alors qu'il se passionna pour les cultures antiques du Proche-Orient, en particulier celle de la vallée du Nil. Mais c'est seulement à partir de 1900 qu'il put bénéficier des autorisations et des soutiens financiers nécessaires pour conduire des fouilles en Égypte. Ayant très vite pris conscience de l'intérêt de la faune momifiée locale, il se procura plusieurs milliers de spécimens appartenant aux groupes zoologiques les plus divers : mammifères, oiseaux, reptiles, poissons, batraciens ou même mollusques. Il examina ensuite ces momies au muséum de Lyon, les démaillotant et les désarticulant pour en dresser une description complète. Une grande partie des spécimens étudiés furent ultérieurement réexpédiés en Égypte, au musée du Caire.

Ces travaux permirent à Lortet d'aborder plusieurs questions relatives à l'évolution de la faune en Égypte, depuis le temps des pharaons jusqu'à l'époque contemporaine. Grâce à des séries de descriptions morphologiques et de mesures ostéométriques, il compara les espèces antiques à leurs homologues actuels. Lortet observa une constance dans la morphologie de la plupart des vertébrés sur lesquels il travailla, tels le chat fauve ganté de Nubie, la perche du Nil, les gazelles et les bubales, les rapaces ou la vipère Naja haje.

 

D'autres espèces témoignaient toutefois de la survenue de transformations : épaississement des membres graciles de la buse du désert, raccourcissement des bassins et sternum chez le circaète jean-le-blanc, avec allongement de l'humérus. Lortet prit bien soin de préciser que de tels changements pouvaient résulter de variations écologiques, individuelles ou sexuelles.

Il s'intéressa aussi de près à l'ibis sacré ( Ibis aethiopica ou Threskiornis aethiopicus ), qui avait donné lieu, au début du XIXe siècle, à un débat entre fixistes, partisans de Cuvier, et transformistes, ralliés aux théories de Lamarck. Les premiers s'appuyaient sur la constance anatomique de l'oiseau pour nier la théorie de la transformation des espèces, tandis que les seconds évoquaient une durée de temps trop courte pour qu'une transformation ait pu se produire. Lortet confirma que l'ibis blanc, présent en Égypte au début du XIXe siècle et décrit par Cuvier et Savigny, était semblable à l'ibis sacré. Cependant, l'étude qu'il réalisa sur de multiples momies montra l'existence d'une transformation et d'une migration du volatile. L'oiseau actuel, qui présente une réduction de la taille des os - notamment des tarses - possède une aire de répartition allant du Soudan jusqu'en Afrique du Sud. Pour Lortet, ces éléments démontraient une évolution de l'espèce, qu'il aurait souhaité confirmer par d'autres travaux ultérieurs.

Par ailleurs, Lortet montra l'existence de nombreuses formes intermédiaires chez les chiens, du fait d'un croisement entre différentes races. Il mentionna certains cas de migrations d'espèces, tels le crocodile du Nil ou le boeuf à cornes en lyre : le premier fut exterminé, le second subit les conséquences d'une probable épizootie.

 

Stabilité climatique

 

Finalement, le naturaliste ne trouva que peu de traces de l'évolution dans la faune égyptienne. Il avança deux hypothèses pour l'expliquer. D'une part, « les conditions climatériques du pays ne paraissent pas avoir changé ». D'autre part, « une période de soixante à soixante-dix siècles est tout à fait insuffisante pour modifier la morphologie des animaux vertébrés, surtout si, comme en Égypte, les conditions biologiques n'ont pas subi des changements assez considérables pour amener une perturbation dans la loi si puissante qui régit l'hérédité des formes et des caractères » .

Malgré ces perspectives intéressantes, la postérité n'a pas retenu l'intérêt des travaux de Lortet en matière d'évolution. Elle n'a conservé de l'oeuvre du savant que les aspects purement égyptologiques et descriptifs : Lortet est resté l'homme qui démaillotait les momies animales au muséum de Lyon. Un muséum auquel il conféra, il faut le souligner, un rayonnement scientifique indiscutable. Aujourd'hui encore, l'établissement possède l'une des plus belles collections de momies animales au monde, certainement la deuxième après celle du musée du Caire. Elle n'est malheureusement pas visible par le public, à l'heure actuelle, en raison des travaux engagés pour la construction du futur « musée des Confluences ».

 

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