Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

10 mai 1981 : pourquoi Mitterrand a gagné

 

 

 

 

 

C’était la première fois que jouait l’alternance sous la Ve République. Partout ailleurs en Europe, l’heure était à la révolution libérale. Ce fut d’un côté, l’explosion de joie, l’illusion lyrique ; de l’autre, les visions d’apocalypse, la peur du collectivisme… On a oublié la force des émotions qu’a suscitées l’élection du candidat socialiste François Mitterrand à la présidence en mai 1981. Voici la chronique de cette victoire inattendue.

 

« Nous sommes au pouvoir pour trente ans si nous ne faisons pas de bêtises » avait lancé Alain Peyrefitte en septembre 1970. Le 10 mai 1981, l’élection de François Mitterrand vient conjurer la prophétie et prouver que l’alternance est possible dans la Ve République. Nette victoire de surcroît, puisqu’il l’emporte avec 51,75 % des voix, quand Valéry Giscard d’Estaing en avait recueilli 50,81 % en 1974 face, déjà, à François Mitterrand. Mais quelle est la signification de cette victoire : est-ce celle de la démocratie, du socialisme, de l’anticapitalisme ? Quel symbole l’emporte, de la rose ou du poing ? François Mitterrand assure : «  Il n’y a qu’un vainqueur le 10 mai 1981, c’est l’espoir. » Ce faisant, il rassure, celles et ceux du moins qui craignent qu’avec cette élection le rouge soit mis : il veut « convaincre » et non « vaincre ».

 

L’événement marque un triple avènement : celui de la gauche au pouvoir pour la première fois sous le régime conçu par le général de Gaulle ; celui d’un homme qui fut longtemps hostile à ses institutions et forgea sa carrière sous la République précédente ; celui du Parti Socialiste qui devient la première force politique du pays, après son triomphe logique aux élections législatives des 14 et 21 juin suivant. Durant quelques semaines, la liesse et l’allégresse des uns se nouent à  l’angoisse des autres. Le temps est comme suspendu, pétri d’attentes et d’incertitudes. Par-delà le changement de président, va-t-on assister au renversement du régime voire du système ? En s’inscrivant dans l’histoire, dont il dit au soir du 10 mai mesurer « la rigueur, la grandeur », en prenant la charge du pouvoir en fanfare mais sans fracas, François Mitterrand montre rapidement que son septennat ne sera ni la catastrophe que d’aucuns redoutaient, ni la révolution que d’autres espéraient. En ce mois de mai, la fête laisse croire en un temps des cerises ; elle s’achèvera avec le printemps.

 

L’époque, de fait, est sombre. La récession économique est marquée par le sceau de l’inflation et du chômage structurel. On recense 1,7 millions de demandeurs d’emploi et les analystes prévoient déjà que la barre des 2 millions sera franchie en 1982. Dans les sondages, la priorité est donnée à la lutte contre le chômage : 90 % des personnes interrogées répondent que ce sera la première tâche du futur chef de l’Etat. Les candidats en font le thème central de leur campagne. Valéry Giscard d’Estaing s’engage à ce que soient offerts autant d’emplois ou de postes de formation qu’il arrivera de jeunes sur le marché du travail.

 

Mais la promesse est fragilisée par le bilan du président. Que ne l’a-t-il fait en sept ans ?, rétorquent en substance nombre de commentateurs et, avec eux, une bonne partie de l’opinion. Sept ans de malheur ? Certains ne sont pas loin de le penser. Le « libéralisme avancé », la législation répressive incarnée par la loi « sécurité et liberté », les mesures contre les immigrés les flèches décochées par le Premier ministre Raymond Barre contre les fonctionnaires, ces « nantis », et les manifestants, ces « porteurs de pancartes », le tout sur fond de scandales dont le moindre n’est pas celui que créent les diamants de Jean Bedel Bokassa, « empereur » de Centrafrique, forment un politique jugée injuste et inefficace.

 

Le programme de Valéry Giscard d’Estaing se met d’ailleurs à l’heure de la rigueur : modération de la progression des rémunérations, austérité en matière de dépenses publiques, allégement de charges pour les entreprises. Faute peut-être de pouvoir rendre ces perspectives séduisantes, le slogan scandé sur ses affiches de campagne prend un air de tautologie : « Il faut un président pour la France. » L’homme lui-même apparaît à beaucoup suffisant et hautain, exerçant le pouvoir de manière solitaire, au point que Mitterrand s’autorise cette sentence : « Nous ne sommes pas en dictature, mais plus tout à fait en démocratie », plutôt une « monarchie déguisée ». Il n’est pas rare alors de voir Giscard caricaturé en souverain, se rassurant au reflet que lui renvoie son miroir. Même dans son propre camp, les couteaux sont tirés : la campagne que mènent les candidats gaullistes Jacques Chirac, Michel Debré et Marie-France Garaud est d’une grande virulence à l’égard du président sortant.

 

François Mitterrand a beau jeu dès lors de prôner le changement ; il en fait l’axe de sa campagne, quand bien même le terme demeurerait abstrait. « Changer de société, changer la société » ? Le candidat du Parti socialiste affirme ne pas savoir ce que de telles formules signifient. En revanche, une chose est sûre, il faut changer de gouvernement, ne serait-ce qu’au nom de l’alternance, en signe donc de bonne santé démocratique. Sept ans, c’est bien long, assure François Mitterrand, mais quatorze ce serait « imprudent ». Partant, son programme prévoit de limiter le pouvoir présidentiel à un seul mandat, renouvelable à condition que le septennat soit abandonné au profit du quinquennat.

 

François Mitterrand doit avant tout rassurer et prouver qu’il est digne de la fonction qu’il brigue. Il faut dire qu’à droite, ce qu’on prévoit en cas de victoire socialiste est dramatique : Maurice Papon, ministre du Budget, estime qu’il y aura paralysie de l’économie ; le président du CNPF, ancêtre du Medef, François Ceyrac, brandit le spectre du « collectivisme » ; beaucoup évoquent un suicide pour la nation ; pris de doute, l’éditorialiste du Figaro Magazine Alain Griotteray tente malgré tout de se réconforter : « C’est tellement contre la vie qu’on ne peut y croire. » Or, face à ce cortège de l’apocalypse, François Mitterrand présente l’image d’un homme de sang-froid, impassible et maître de soi, doté d’une équipe solide, sérieuse, prête à gouverner. Elle entoure le candidat sur l’une de ses affiches, « L’autre chemin », qui fait pendant à la célèbre « force tranquille » imaginée par Jacques Séguéla.

 

Dans son propre parti, il a franchi tous les obstacles, dont le moindre n’était pas le populaire Michel Rocard. Mais l’ancien secrétaire national du PSU, qui avait rejoint le Parti socialiste en 1974, n’y fait pas l’unanimité. Il a pour adversaire le courant de gauche incarné par le Ceres de Jean-Pierre Chevènement, qui voit en lui une « gauche américaine » introduisant la pensée néolibérale par sa gestion sociale du marché capitaliste. Dès lors, Michel Rocard a beau annoncer sa candidature depuis Conflans-Sainte-Honorine dont il est maire le 19 octobre 1980, il doit se résoudre à se désister devant le Premier secrétaire, qui se déclare le 9 novembre. De ce qui pouvait être un handicap, son passé politique issu de la IVe République, François Mitterrand fait un atout, celui de l’expérience. Prisonnier en Allemagne durant la guerre, il tenta de s’évader par trois fois et la troisième fut la bonne ; nul doute à ses yeux qu’il en sera de même pour l’élection présidentielle, après les échecs de 1965 et 1974. Les nationalisations figurant à son programme inquiètent-elles la droite qui en fait son cheval de bataille et un épouvantail ? François Mitterrand recourt à l’exemple gaullien et aux nationalisations de 1944-1946 qui ont assuré, rappelle-t-il, la prospérité de la nation après la Libération. L’ancien adversaire du général de Gaulle, qui avit eu la gloire de le mettre en ballotage en 1965, emprunte jusqu’à son style : comme de Gaulle à l’issue de la guerre, lui aussi aura « besoin de tout le monde » pour résoudre la crise ; par là, le candidat en appelle au rassemblement pour le redressement national, certainement pas à  la lutte des classes.

 

Le jeu des communistes

 

Son programme, néokeynésien, se fonde sur la relance de l’économie par la consommation, l’augmentation des revenus les plus modestes, la création de 210 000 emplois dans la fonction publique et les services publics, la diminution progressive du temps de travail, la retraite à 60 ans. Il s’en tient d’ailleurs,, tout au long de la campagne, à ces quelques axes et se garde de déployer le long répertoire des 110 propositions socialistes, parmi lesquelles figurent l’objectif des 35 heures, le contrat à durée indéterminée comme base fondamentale pour le marché du travail ou encore l’égalité de rémunération entre hommes et femmes. Le candidat estime n’être engagé que pas sa plate-forme présidentielle. Et de rappeler qu’il y a « nous et moi : nous, ce sont les socialistes, moi, c’est leur candidat ».

 

Quoi qu’il en soit, les chefs d’entreprise ne doivent pas être inquiets : François Mitterrand entend les aider dans la « compétition internationale » par des baisses de charges sociales et en exonérant l’outil de travail au futur impôt sur la fortune. Enfin, Mitterrand apparaît en candidat courageux, ne craignant pas d’aller à l’encontre de l’opinion publique favorable, d’après les sondages, à la peine de mort ; ses « adhésions spirituelles », sa « croyance », son « souci de la civilisation » le portent à son abolition, ce qui, souligne-t-il, rejoint la position de l’Eglise catholiques et réformées, de la religion juive et de toutes les grandes associations humanitaires. Parmi ses adversaires, Jacques Chirac s’affirme lui aussi contre la peine de mort, dont il veut s’il est élu soumettre l’abolition à référendum ; Georges Marchais y est également opposé.

Mais Georges Marchais, qui fait campagne avec le slogan « Changer vraiment », est-il un adversaire pour François Mitterrand ? Tout l’indique, à telle enseigne que beaucoup prêtent au secrétaire général du PCF la volonté de le faire battre. Raymond Aron n’est pas le seul à le constater, lorsqu’il écrit  dans l’Express : « Comment se passionner pour une campagne où Marchais travail pour Giscard ? » Le temps est loin de l’Union de la gauche, brisée à l’initiative du PCF à l’automne 1977. Depuis, les dirigeants communistes tirent à boulets rouges, si l’on peut dire, sur les socialistes et leur candidat. Ainsi, lors d’un meeting de campagne, Georges Marchais mêlent-il Valéry Giscard d’Estaing, François Ceyrac le « patron des patrons », Edmond Maire qui dirige la CFDT et François Mitterrand, tous accusés de « faire cause commune pour augmenter le chômage ». Marchais assure, pour le second tour, ne pas « souhaiter » s’abstenir. Mais voter Mitterrand lui pose, dit-il, « un problème » s’il était élu : qu’il gouverne avec la droite, voire comme la droite. C’est une pression pour le moins claire : il faudra des ministres communistes dans le futur gouvernement. Dans le cas contraire, Georges Marchais promet sans ambages de porter le coup de grâce à l’ « état de grâce » que prévoit François Mitterrand, en particulier par une offensive sociale qui ressemblerait aux grèves de mai-juin 1936.

 

Mais, par un paradoxe qui n’est tel qu’en apparence, la division de gauche sert François Mitterrand. De fait, il n’en est pas responsable et la faute en revient aux communistes, comme il aime à le souligner. Lui-même a été l’artisan de l’union à laquelle il travaillé pendant des années. Il peut compter sur le soutien critique de l’extrême gauche et du PSU, qui présente Huguette Bouchardeau. L’Organisation communiste internationaliste appelle à voter Mitterrand dès le premier tour. Lutte ouvrière porte la candidature d’Arlette Laguiller mais est favorable au rassemblement du PS et du PC. La Ligue communiste révolutionnaire n’a quant à elle pas de candidat au premier tour : Alain Krivine n’a pu se présenter, faute d’avoir obtenu les 500 signatures d’élus nécessaires, y compris celles que lui avaient promises des maires PS et PACF. Les états-majors paraissent craindre la dispersion des voix et plus encore les candidats contestataires qui pointeraient du doigt les failles de leur programme. Une campagne démocratique est d’ailleurs menée pour dénoncer cet état de fait, avec un appel soutenu par des artistes et des intellectuels. Au-delà, la LCR compte sur un gouvernement PS-PCF pour ouvrir une phase de luttes et d’acquis sociaux.

 

Quand à Coluche, qui s’était autoproclamé « le seul candidat qui n’a aucune raison de vous mentir », il se retire de la campagne le 16 mars ; les sondages lui attribuaient des intentions de vote autour de 16 %, ce qui avait fini par inquiéter toute la classe politique. Préférant jeter l’éponge suite aux multiples pressions qu’il subit, Coluche appelle à soutenir Mitterrand. Dans le même temps, le Parti socialiste, délesté des communistes dans sa campagne apparaît plus rassurant auprès des quelque 5 à 10 % d’électeurs centristes qui peuvent faire pencher la balance.

 

Le pronostic est le bon. Au premier tour, le 26 avril, un bouleversement fracture la tradition des élections : non seulement le candidat du PS arrive largement devant celui du PCF, mais il le dépasse dans une catégorie jusque là acquise au Parti communiste, l’électorat ouvrier. C’est un désaveu pour le PCF, dont l’érosion électorale se mue en chute accélérée. Le report des voix communistes au second tour s’opère presque parfaitement (il est estimé à 92 %). Celles de l’écologiste Brice Lalonde, vont bien plus vers François Mitterrand que vers son adversaire de droite. La –relative- surprise provient des électeurs de Jacques Chirac qui, pour 16 % d’entre eux, votent François Mitterrand, contre 73 % pour Valéry Giscard d’Estaing. Ce dernier parlera, sans nommer le maire de Paris, de « trahison ».

 

 

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